Et à l’origine se trouve la rue!

Qu’est-ce qui fait ce que l’on est ? J’aimerais à travers cet article vous parler de l’expérience de vie qui a été la plus fondatrice pour moi.

J’avais 18 ans. Je me suis embarquée dans une année de volontariat au Pérou avec une ONG travaillant pour les enfants et adolescents « en situation de rue ». Je suis certaine que sans cette expérience, je ne serais pas qui je suis aujourd’hui. Pendant une année entière, j’ai accompagné ces jeunes dans la rue, en milieu carcéral, dans les centres de réhabilitation, et dans leurs familles. Ce fut aussi riche sur le plan humain que professionnel.

Une expérience marquante en tant qu’éducatrice de rue

Lors d’une sortie de rue de rue, j’ai vécu une scène qui avait l’air tout droit sortie d’un film, un film sombre. Nous étions dans une zone de prostitution infantile, un quartier très glauque de Lima. Tout y était. Les fillettes qui à partir de 12 ans vendent déjà leur corps pour une somme absolument dérisoire (non pas qu’une somme importante aurait rendu leur sort plus acceptable mais quand même!). Des adultes qui traînent dans la zone et qui en échange d’assurer une certaine protection aux gamins via un squat, les abusent, jour et nuit. Ce jeune qui arrive avec la cuisse balafrée béante de pus. Une bagarre qui a tourné au coup de couteau, nous dit-il. Il explique également qu’il ne peut pas aller à l’hôpital car il n’a pas même pas de carte d’identité, pas d’existence légale. Ne pas exister. Être dans l’impossibilité de se soigner.

Une petite fille arrive (l’apparence d’une enfant de 10 ans) avec un bébé dans les bras. Un collègue éducateur lui demande comment s’appelle sa petite sœur, elle répond alors que c’est sa fille. Derrière, son « homme » se pointe, un individu complètement camé et violent qui l’abuse régulièrement. Pendant ce temps, les jeunes filles continuent de se faire embarquer par des taxis lugubres, pour aller « travailler ». Et dans ce tableau des plus sombres : la police qui passe dans le quartier à moto, au courant des nombreux trafics et abus en tous genres dans la zone, complices même pour certains.

Du constat de la détresse à l’envie d’agir

J’ai eu le souvenir d’avoir comme quelques minutes d’arrêt sur image. Contempler cette scène et réaliser qu’hélas ce n’est pas du théâtre. C’est la « vraie vie », ou disons une réalité véritable, commune à de nombreux quartiers et pays dans le monde.

Observer toute cette déviance à seulement 18 ans était probablement lourd. Je vois mes nièces de 18 ans actuellement et elles me semblent être des enfants, que je n’imagine pas du tout propulsés dans ce genre d’environnements. Pourtant j’avais choisi d’être là. J’avais choisi de passer plusieurs heures par nuit avec ces enfants, dans les rues. Et mes journées également avec eux, dans les centres de réhabilitation, dans les prisons, dans leurs foyers parfois. Je me souviens d’un collègue qui – me voyant choquée et triste – au tout début m’avait dit : « Tu vas voir, tu vas t’y habituer et d’ici quelques mois, ça ne te fera plus rien ». J’ai alors fait le vœu de ne jamais m’y habituer. Ne jamais perdre ma sensibilité et mon empathie. Surtout ne pas m’habituer à l’idée que des gamins crèvent de faim, de froid ou de violences multiples, dans les rues.

Des pépites de beauté et d’humanité parmi la misère

Atelier artistique dans un centre de réinsertion

Néanmoins, comme souvent le laid côtoie souvent le beau voire le très beau, j’ai aussi vécu des expériences absolument magnifiques ! Je me souviens par exemple de cette sortie au théâtre avec un groupe de jeunes filles anciennement prostituées. Je les accompagnais chaque semaine via un atelier théâtre que je donnais avec un ami clown. Et l’aboutissement a été de les faire jouer devant un public et également de les amener au théâtre. La directrice me l’avait fortement déconseillée, me rappelant que ce n’était pas un centre « fermé » pour rien, qu’il fallait éviter « de les sortir » car risque élevé de fuite ! J’ai pris la responsabilité. Aucune de « mis niñas » (*mes gamines) ne s’est échappée. Nous avons savouré l’instant de liberté.

Je me rappelle également de cette première sortie plage pour un groupe de jeunes étant déjà passés par la case prison. Les voir dans cet environnement magique, jouer dans les vagues et dans le sable, comme « n’importe quel » enfant, restera gravé à jamais. J’ai connu des éducateurs aussi absolument fabuleux qui dédiaient leurs vies entières à ces enfants. Tellement de conscience, tellement d’altruisme !

J’ai beaucoup appris de ces situations: sur l’accompagnement; sur ce qui conduit un enfant à se « déraciner » de la sorte; à propos des enjeux relationnels multiples au sein des familles; autour des richesses et des failles du milieu ONG…etc. Et cela m’a également fait grandir, humainement, spirituellement et professionnnellement.

Les droits humains au cœur de mes inspirations

Il a fallu ensuite pour ma part retourner sur les bancs de l’école. Je me suis retrouvée sur les bancs de la fac de droit, attaquant des études « droit/sciences politiques » et plus rien n’avait de sens à mes yeux. Mes jeunes camarades avaient l’air très jeunes. Ces professeurs qui récitaient des dictées de droit me débectaient au plus haut point. C’était donc ça le « niveau d’études supérieures » ? Cela n’avait décidément rien à voir avec l’école de la rue, où j’avais observé tellement de systèmes différents, tellement d’individus aux parcours incroyables. Et alors que tous mes professeurs en terminal m’avaient déconseillée de partir au Pérou faire cette expérience, car je n’allais pas pouvoir « raccrocher » , j’ai tenu.

J’ai tenu bon car, dans le fond, le sens de tout cela était clair pour moi. Je souhaitais ne jamais oublier la détresse mais aussi la force de tous ces gamins rencontrés. Je voulais lutter pour leur protection, pour leurs droits. Révolutionner la politique qui gouverne le monde de façon si basse et si médiocre. Je me disais que si un seul enfant souffrait encore de malnutrition ou de violences dans le monde, alors il ne valait pas la peine de vivre ! J’étais excessive dans mon combat, utopiste dans mes aspirations, enfant dans mon corps de grande ou l’inverse, je n’en sais trop rien.

Aussi, il m’a fallu ensuite réviser mon programme ! Certes, j’ai étudié ensuite les droits humains et notamment les droits de l’enfant. Soit, je n’ai jamais jamais oublié mes aspirations profondes. Mais j’ai adapté. Adapter mes aspirations au monde puisque l’inverse ne se faisait pas !

Je suis retournée quelques années plus tard au Pérou et j’ai tenté de voir le plus grand nombre possible d’enfants que j’avais connu. Quatre années s’étaient écoulées mais déjà plusieurs avaient perdu la vie. D’autres avaient réussi à se reconstruire. Parents, un boulot en poche, prêts à avancer ! J’ai retrouvé certains là où je les avais laissés : dans les rues. Toujours cette odeur de colle qu’ils sniffent, cette odeur de sale et de danger qui traîne. Et aussi ces bras qui courent en ma direction avec joie et amour, même si le temps est passé. Je revois leurs visages, je revois leurs yeux et leurs sourires. Je n’ai rien oublié.

De la rue à la médiation, il n’y a qu’un pont!

J’ignore si ma profession actuelle vient de cette vocation initiale mais je vois de nombreux liens. Dans cette volonté de créer des passerelles entre les êtres. D’accompagner, dans toutes circonstances. De recréer le dialogue, quand tout semble écroulé. Tendre la main, même face à quelqu’un qui se trouve emmuré dans sa souffrance. J’ai vécu et intégré trois leçons essentielles que je dois aux enfants et adolescents en situation de rue. La première c’est que je ne suis rien. Nous ne sommes rien. Aujourd’hui, je vis et demain je disparais de la surface terrestre. Et le monde continuera. Cette leçon me semble importante pour tout travailleur humanitaire et social. Comprendre que nous ne sommes pas des super-héros. Nous avons des compétences à offrir, des perches à tendre. Parfois, ça marche et d’autres fois non. Bien souvent non d’ailleurs, avec les enfants « en situation de rue ».

La deuxième leçon est liée à la première : je ne suis qu’un intermédiaire mais c’est la personne qui fait le travail ! Les enfants des rues ont ce côté impitoyable : vous pouvez vous démener pour eux (pour leur trouver un toit, une éducation, de quoi survivre), si votre tête ne leur revient pas, ou que ce n’est pas le bon moment, vous pouvez tout remballer ! Cela m’a donc invitée à me tourner vers des approches qui « accompagnent la personne à » , en ayant toujours cette conscience que le « faire à la place de », est vain. Ou tout du moins, cela ne fait pas sens pour moi. Voir à ce propos ma perception sur mon métier de médiatrice: https://www.lf-mediation.com/2021/02/01/le-harry-des-relations-humaines/.

Enfin, la troisième et non négligeable leçon qui me vient également de la rue : prendre soin de moi. Garder un bon niveau d’énergie pour pouvoir transmettre, penser à recharger les batteries régulièrement, être en empathie sans sombrer avec l’autre. J’avais cru un jour m’effondrer lors d’une sortie de rue tellement j’étais affectée par ce que je voyais. Les larmes me venaient en écoutant un récit d’un gamin abusé sexuellement et défiguré par la violence. J’avais envie de m’écrouler avec lui. Là, un éducateur est arrivé et m’a dit « Ta pitié ne leur sert à rien, on a besoin de ta joie et ton énergie, toujours ». Je n’oublierai jamais.

On ne peut pas aider et accompagner en était soi-même « en chantier ». Je veille donc à mon équilibre et mon bien-être, consciente que tout part de là. Tout part de soi, pour ensuite être merveilleusement partagé avec l’autre, s’il le souhaite. Et je crois bien que c’est finalement ce partage – des beautés et trésors de chacun mais aussi des vulnérabilités et blessures – qui ne cesse de me fasciner. Merci à tous ces enfants et adolescents pour ces apprentissages si riches, pour tout cet amour partagé, que je ressens encore chaque jour profondément dans mon cœur.

Laure Faget