La médiation: une question d’angle de vue!

J’attends en salle patiemment. Je suis gentiment posée face à ma camarade, immobile elle-aussi. Nous attendons. Les personnes vont arriver et la médiation pourra alors commencer. Parfois, cela dure longtemps, d’autres fois, c’est plus rapide. « Le temps du conflit est le temps des parties » qu’ils disent les canadiens! Cela veut bien dire que nous n’avons pas notre mot à dire. Selon ce qu’ils vont encore bien pouvoir se raconter, je me dois de tenir.

Accueillir la personne et ce qu’elle est

La première personne arrive. La pauvre, elle a l’air tellement tendue ! J’espère qu’elle choisira l’autre car il doit y avoir trop de poids sous ce corps stressé. Eh bien non c’est pour moi. Je me prends toute sa détresse sur le corps. L’autre personne a déjà tourné sa chaise en direction opposée à moi, alors que la médiatrice avait placé avec précaution les chaises. On est toujours positionnées en triangle ainsi, à égale distance, ça doit avoir son importance.

L’entretien commence alors. J’aime observer le bal des pieds de la personne. C’est comme une danse réalisée au sol et je suis au premier rang pour contempler. La personne n’a pas l’air de prendre son pied. Ils s’agitent, ils tapotent le sol, ils s’immobilisent brusquement, ils semblent parfois se recroqueviller. J’ai de la chance, les pieds ne sont pas toujours aussi bavards ! Elle raconte son récit et plus elle parle, plus le poids de ce qu’elle raconte se dépose sur moi.

Parfois, je pense que je vais m’ennuyer. Après tout, le conflit ne peut pas avoir un nombre infini de visages ! Dans le fond, il s’agit toujours des mêmes choses : non-dits, malentendus, blessures, souffrances, mensonges, besoins non satisfaits [voir article: https://www.lf-mediation.com/2021/04/11/les-besoins-identitaires-et-les-conflits]. Mais en réalité, je dois bien reconnaître que même si tout se ressemble, rien n’est identique ! Je n’ai jamais été spectatrice de la même scène. Quelle créativité ces humains, quelle diversité ! Alors, je m’éclate !

Ne pas basculer, être à la fois accueillante et ferme

Après avoir déposé son poids, je sens que la personne s’accroche désormais à moi. Comme si après s’être dévoilée ainsi, elle avait besoin de se raccrocher à quelque chose. Elle se sent probablement vulnérable. Je vois les mains qui se crispent de part et d’autre de moi. Que c’est beau des mains ! Après les pieds, c’est ce que je préfère ! J’aime observer comme elle parlent. La personne vient de dire qu’elle entend tout à fait ce que l’autre vient de dire mais je vois ses mains se crisper. Elle est en colère ! Je vois les mains de la personne en face se croiser, entrainant dans leur mouvement les bras qui se ferment à leur tour. Elle vient de dire qu’elle est d’accord mais je vois bien qu’elle vient de se fermer. C’est amusant toutes ces dynamiques.

Parfois, j’ai peur que cela lasse un peu mon amie médiatrice. En réalité, armée de patience et de ses outils spécifiques pour le dialogue, elle a l’air de bien tenir le choc [voir article https://www.lf-mediation.com/2021/02/01/le-harry-des-relations-humaines/]. Son corps parle lui aussi. Parfois, il se place en retrait pour laisser vivre pleinement ce qui circule entre les deux parties. A d’autres moments, il se redresse et s’incline légèrement en avant et cela vient poser quelque chose. Je pense que c’est grâce à cette posture notamment que cela ne dégénère pas et que les personnes ne nous envoient pas voler au plafond ou voler sur l’autre. Je n’aime pas les mouvements aériens, je suis posée.

Sensible n’est pas fragile !

Je viens d’un rayon banal d’ikéa mais j’ai développé une sensibilité particulière à force de recevoir des médiés. C’est tout un métier en même temps! Je dois les accueillir en toutes circonstances. Être ferme tout en restant agréable afin que cela soit confortable. Je dois leur offrir un espace propre tout en acceptant la proximité avec l’autre. J’accueille les pleurs, les rires, les colères, les points d’accord et de divergence. Quel programme ! J’accueille les gros, les maigrichons, ceux qui ont les mains moites et les pieds qui ne dansent pas. Je vois passer des personnes entières et transparentes qui s’ouvrent rapidement et aussi d’autres qui ont recours à des chemins plus tortueux.

D’ailleurs, c’est marrant car j’ai l’occasion d’écouter leurs récits déjà lors de la pré-médiation (l’entretien que la tierce partie neutre réalise en amont avec chaque individu). Souvent, dans la première phase, chacun est focalisé à détruire la personne en face. J’en entends des vertes et des pas mûres et j’ai hâte de voir la rencontre ! Je remarque que certaines personnes apportent en médiation presque exactement ce qu’elles ont raconté en pré-médiation mais d’autres changent de discours, omettent certains éléments, ou à l’inverse approfondissent encore davantage. Bref, je ne m’ennuie jamais!

S’humaniser et humaniser

Par contre, je m’égare puisque je parlais à la base de ma sensibilité. En effet, je disais donc que j’ai développé une grande sensibilité qui me permet même de sentir l’énergie des personnes, leurs fréquences. Je suis assez habile pour détecter un changement d’énergie. Je repère aussi lorsque les mots ne reflètent pas les maux. Cela arrive souvent d’ailleurs. Je sens les choses. Vous êtes peut-être tentés de me dire que cela va au-delà de mon rôle mais comment ne pas faire avec ce que l’on est ? Je sens parfois le mouvement de leur cœur qui s’incline doucement vers l’autre. Les personnes cessent alors de vouloir se battre, se convaincre, se dénigrer, s’attaquer, se justifier. Je sens que quelque chose se dépose. Le poids s’allège alors et cela respire. Des ponts invisibles se tissent alors entre ma voisine et moi et je trouve cela tellement merveilleux!

Même si je ressens tout cela, j’ai conscience que je ne serai jamais eux et qu’eux ne seront jamais moi. Proximité ne veut pas dire se fondre dans l’autre. Empathie ne veut pas dire souffrir avec l’autre. Je me refuse à entrer en sympathie. C’est la médiatrice qui m’a inspiré ça. Cela l’aide à être neutre, à ne pas prendre parti, je le vois bien. Et moi ça m’aide au moment du départ. Car à force de les accueillir et de les laisser se déposer et déposer, je pourrais risquer de m’y attacher.

M’humaniser à travers ce processus – moi qui ne suis finalement qu’un simple outil, un simple intermédiaire entre le sol et la personne – m’aide à aimer les gens, tous les gens. A les comprendre profondément. Accepter qu’ils arrivent avec leurs fardeaux et leurs poids tout en veillant à ne jamais les faire miens. M’humaniser ne veut pas dire me ramollir, je me dois de rester ferme. Pour le confort de tous !

Témoignage d’une chaise en médiation.

Laure Faget