Le besoin d’action, à la lumière de la crise actuelle

Regardez un enfant et la quantité d’actions entreprises pour découvrir le monde. Grimper, goûter, imaginer, construire, courir, jouer, expérimenter, explorer. Mais aussi pleurer, éprouver, se faire mal, tomber, se bagarrer. Toute action engendre des émotions et sentiments et très souvent d’autres actions. Certaines actions sont plaisantes et entraînent des conséquences positives. D’autres le sont beaucoup moins mais permettent tout de même d’effectuer des apprentissages. J’avais déjà évoqué le cas de figure d’un parent qui priverait son enfant d’action pour soi-disant le protéger :https://www.lf-mediation.com/2021/03/23/le-besoin-de-securite-a-la-lumiere-de-la-crise/  et les conséquences négatives d’une telle attitude.

Pouvoir agir s’inscrit comme un besoin identitaire essentiel, parmi les 5 besoins décrits précédemment: https://www.lf-mediation.com/2021/03/02/les-5-besoins-identitaires/. Or, la crise actuelle impacte ce besoin.

Un pouvoir d’agir limité en cette période ?

Il y a quelques semaines, une amie m’a demandé « Alors, quels sont tes plans et perspectives pour les semaines/mois à venir ? ». J’ai constaté qu’hormis des activités professionnelles, je n’avais fait aucun plan. J’ai réalisé – mi amusée, mi effarée – que c’était sûrement la première fois que cela m’arrivait. Une autre amie a ajouté : « Mais si tu es bien ainsi, c’est l’essentiel ! ». J’ai alors essayé d’observer en moi. Est-ce que cette période plutôt calme me fait me sentir bien ? Ou est-ce qu’à l’inverse cette phase un peu « plate » provoque ennui ou autres sensations similaires ? J’ai observé alors un état général un peu ralenti, comme si le manque d’action entraînait un manque d’envie. Et d’ailleurs cela s’explique. Au niveau de notre système nerveux autonome (système qui régule – entre autres – notre rythme cardiaque), quand le parasympathique est activé, notre cœur est alors ralenti et nous sommes de ce fait plus lents, comme « ramollis ».

Par conséquent, une après-midi entière « canapé » aura plutôt tendance à nous ramollir encore davantage. Tandis que le mouvement (une sortie plein air par exemple ou une séance sport) activera notre système sympathique, nous rendant ainsi plus dynamique et énergique. L’idée étant d’être en cohérence cardiaque, à savoir équilibrer le sympathique et parasympathique pour se sentir ni trop excité, ni trop mou mais juste « bien », en harmonie.

Aussi, j’évoque cela car il me semble qu’actuellement, une certaine torpeur générale s’est installée. Le manque de sorties, de stimulations diverses (via la culture, les rencontres, les activités, les voyages…etc.) nous entraîne dans une non-action parfois pesante. Suite à cette conversation avec ces amies, j’ai eu envie de « remettre de la vie ». J’ai alors programmé des stages, un week-end et des vacances. Et hélas tout vient de s’annuler avec les nouvelles mesures. La conclusion pourrait être alors de se dire qu’il vaut mieux finalement accepter ce ralentissement général ? Et cela me fait alors penser aux propos d’une psychologue que j’estime et avec qui je travaille qui m’a parlé dernièrement du concept de résignation acquise.

Sommes-nous résignés ?

Cette résignation acquise – autrement appelée aussi « l’impuissance apprise » – désigne le découragement engendré par la répétition d’échecs dans une situation donnée malgré les efforts accomplis pour remplir cette tâche. Plusieurs chercheurs (dont Martin Seligman, professeur de psychologie expérimentale) ont démontré que face à de petits chocs électriques incontrôlables, l’animal finit par être apathique et à se résigner. En effet, l’expérimentation originelle consistait à infliger à des chiens des décharges au moment où ils passaient à un endroit spécifique. Puis de façon complètement aléatoire, sans règles, pour les « piéger » n’importe quand, et peu importe ce qu’ils font. Le chien finit alors pétrifié, replié sur lui-même et tremblant, n’osant plus avancer.

Les chercheurs ont alors tiré les trois conséquences suivantes : 1/ La difficulté qui s’installe pour faire le lien entre les actions posées et les conséquences: « ce que je fais n’a pas d’effet sur mon environnement ou les situations dans lesquelles je me trouve»; 2/ Une forte baisse de motivation: « je n’émets plus de comportements puisque cela ne sert à rien»; 3/ Une augmentation des sentiments de déprime.

Ce modèle animal a ensuite été extrapolé a différents comportements humains. Par exemple, une recherche d’emploi infructueuse qui s’installe dans le temps, peut avoir pour effet d’éteindre toute combativité pour retrouver du travail. Un travail de recherche conséquent serait à faire pour déterminer si la résignation acquise peut être vécue dans la phase actuelle. Sans m’avancer trop sur ce terrain, je note tout de même trois points importants. Premièrement, nous pouvons percevoir actuellement que peu importe notre comportement, les résultats sont incontrôlables. En effet, en tant qu’individu je peux penser « Mes efforts personnels n’ont pas d’effet sur la pandémie et je n’ai aucun contrôle sur les mesures prises ». Bien sûr, c’est en partie faux puisque le comportement de chacun compte.

Cependant, même si en tant qu’individu, je développe un comportement exemplaire, les mêmes mesures restrictives et privatives me sont appliquées. Ensuite, nous pouvons constater que la confiance dans ce qui est décidé et la motivation pour obtempérer baissent, pour autant une certaine forme de résignation s’installe « je ne comprends pas et je ne suis pas d’accord mais je ne bouge plus ». Enfin, plusieurs états de déprime voire états dépressifs apparaissent et/ ou s’installent. Là encore, je n’attends pas les études qui vont officiellement démontrer les effets au niveau psychique de cette crise, j’observe simplement autour de moi.

Sommes-nous résignés ? Est-ce par lucidité ou par perte de combativité que nous obéissons ? Il semble difficile de le voir comme un choix puisque nous n’avons pas notre mot à dire. Ainsi, nous pouvons essayer de le vivre du mieux possible. Ou alors le prendre comme une contrainte subie, ce qui peut générer une envie de rébellion.

Quelles actions possibles ?

A ce propos, j’observe certaines initiatives qui permettent de se rebeller ou d’agir. Et là j’observe deux possibilités, deux moteurs différentes (pour les catégoriser, car j’ai conscience qu’il y en a d’autres !). Soit j’agis contre quelque chose. Je m’offusque, je refuse d’obtempérer, je lutte. Certaines personnes assouvissent leur soif d’action (et également de reconnaissance : https://www.lf-mediation.com/2021/03/30/le-besoin-de-reconnaissance-au-regard-de-la-crise-actuelle/) dans ces mouvements. Soit j’agis « en faveur de ». En faveur de ma liberté, en faveur du lien social…etc. Cela peut sembler similaire mais l’énergie déployée n’est pas la même. C’est comme agir contre les violences ou agir pour la paix/ en faveur de la paix. L’objectif est sensiblement le même. Apporter du changement, pacifier.

Toutefois, les mots ont un sens et je pense que le mouvement qui s’inscrit dans l’esprit et dans le corps quand on « agit contre » n’est pas le même. Lorsque j’agis contre quelque chose ou quelqu’un, je sens déjà tout le fardeau qui se pose sur mes épaules. Animés par cela, les individus peuvent alors utiliser la peur, l’indignation, la colère, la frustration pour agir. Car cela les booste et cela active le système sympathique (donc cela génère de l’excitation).

Alors que si j’agis en faveur de, je vais probablement sentir qu’il me faut de la force, de l’entraide, de la bienveillance, du respect et je vais utiliser la joie, l’amour, mon besoin de justice, ma lumière pour faire bouger les choses. Dans ce sens, j’ai participé à une initiative « boum flash » où il s’agissait de danser dans les rues avec son casque et dans le respect des gestes barrières. J’ai senti que cela faisait du bien à mon corps et à mon esprit. Alors que je suis passée ensuite vers une manifestation où les gens criaient, accusaient et s’agitaient. J’ai senti une agitation et une fermeture en moi, presque immédiatement. Je ne préconise ni l’un ni l’autre, j’observe et je livre ma perception, simplement.

Davantage de place pour l’ « être » ?

J’aime bien, comme pour chaque article sur ces besoins identitaires, voir également ce que la crise apporte de bon. Bien sûr notre besoin d’action est limité, empiété, entravé et c’est dérangeant sur bien des aspects. Se résigner? Lutter contre? Faire avec? Accepter ? Je n’ai pas la réponse. Je me rappelle simplement de la phrase clef d’une amie canadienne il y a quelques années. C’était un nouveau départ en mission humanitaire pour moi, et je m’octroyais une transition de deux semaines seulement entre deux pays. Elle m’avait alors dit « J’entends et je considère ton besoin d’action. Il est précieux. Il te fait et te fera bouger des montagnes, je le sais et je le sens. Mais quelle place laisses-tu pour « être » ? Je pense que je n’oublierai jamais.  

Dans cette période, lorsque j’accompagne des groupes et que je demande : « Qu’est-ce que cette crise t’apporte de bon ? », les réponses suivantes arrivent régulièrement : « Plus de temps pour moi » ; « Davantage de temps pour mes proches » ; « Le calme m’invite à lire, à écrire, à marcher, tranquillement » ; « Cela m’invite à me questionner et considérer ce qui est vraiment important pour moi ». Nous ne pouvons plus « faire » comme avant, il ne nous reste plus qu’à « être » davantage. Être davantage présent à soi-même , à l’écoute. Ralentir le pas pour goûter chaque instant. Se connecter et s’auto-observer car nous sommes moins distraits. Alors bien sûr, c’est difficile et cela demande beaucoup de courage. Dopés à l’adrénaline, agir nous donne la sensation d’être vivant.

Or, comme l’a dit Lao- Tseu : « Il n’est rien qui ne s’arrange par la pratique du non-agir. ». Tout est dit et en même temps tout est à comprendre à partir de cette simple phrase, au combien riche. Être dans le non-agir n’est probablement pas rester pétrifiés, immobiles, comme ces pauvres chiens de l’étude sur les chocs électriques. C’est une invitation à découvrir son essence et ses potentialités infinies, simplement « en étant ». Alors, bon voyage?

Prenez soin de vous !

Laure Faget