Le besoin de reconnaissance au regard de la crise actuelle

« Sommes-nous essentiels ? », je suis passée devant cette phrase clef placardée sur une grande affiche, place de la révolution. Tout y est. Le jeu d’ombre sur cette photo, révélant finalement seulement « essentiels ».  Le nom de la place : « de la révolution ». Sommes-nous à l’aube d’une nouvelle révolution pour clamer notre droit d’exister et de vivre librement ? Je n’en ai aucune idée. Ce qu’il y a de sûr, c’est que ce besoin fondamental de reconnaissance, besoin identitaire que j’avais décrit dans un précédent article: https://www.lf-mediation.com/2021/03/02/les-5-besoins-identitaires/, est au cœur de l’actualité.

Quelle considération pour nos besoins ?

Il est tout d’abord à constater que les autres besoins identitaires préalablement analysés sont malmenés par la crise actuelle. Nos besoins fondamentaux ne sont plus reconnus. En effet, le sens, la sécurité, l’action, l’appartenance ont pris une claque dans cette phase difficile. Comme si nos besoins profonds n’importaient peu finalement. Par conséquent, ce qui forge notre identité est impacté. Si je ne peux pas assister à l’enterrement de quelqu’un qui m’importe, quelle reconnaissance de la valeur « famille » et de mon besoin d’appartenance? https://www.lf-mediation.com/2021/03/15/le-besoin-dappartenance-au-regard-de-la-crise/. Quand je ne peux plus exercer, quelle reconnaissance de mon besoin d’action ? Si je perds ma source de revenus, comment ne pas me sentir en insécurité ? https://www.lf-mediation.com/2021/03/23/le-besoin-de-securite-a-la-lumiere-de-la-crise/. Lorsque je ne peux réaliser les projets et rêves qui me sont chers, quelle considération de mes aspirations les plus chères? https://www.lf-mediation.com/2021/03/08/le-besoin-de-sens-au-regard-de-la-crise-actuelle/. Plus important encore, quelle reconnaissance pour les personnes les plus vulnérables que certains laisseraient bien volontairement de côté, isolés ?

Le récit d’une amie m’a marquée récemment. Elle évoquait le burn out qu’elle a vécu suite à la première vague en mars dernier. Psychologue dans un Ehpad, elle a vu partir plus de 30 résidents, dans une déshumanité la plus alarmante. Parfois, plusieurs jours après le décès de la personne, l’équipe en était encore à se demander qui allait prévenir la famille. Elle utilisait d’ailleurs souvent son propre téléphone pour mettre en lien une dernière fois ces anciens avec leurs familles, avant le grand passage. Comme quoi, il n’y a pas besoin d’aller dans des contextes ravagés par la guerre pour constater la misère humaine. Manque de personnel, manque de moyens, surmenage, craintes personnelles multiples…autant de raisons pour laisser des gens crever seuls, dans la plus profonde détresse ? Quelle reconnaissance de la personne et de ses besoins, que se soit le bénéficiaire ou le soignant ?

A qui la faute ?

Aussi, dans un tel contexte, on va chercher forcément un coupable. A qui la faute dans un tel chaos généralisé ? Il faut pouvoir « reconnaître » un coupable, sinon le niveau de stress est trop important. « Si l’autre piétine mes droits et ce que je suis, me privant ainsi de reconnaissance, je veux justement qu’il puisse le reconnaître ». Et c’est là justement la grande difficulté puisque j’observe fréquemment en médiation que les deux parties en conflit souffrent mutuellement d’un manque de reconnaissance. Comme si ce qui faisait mal était justement reproduit contre l’autre, souvent de façon inconsciente.

A cet égard, pourquoi devrions-nous attendre la crise pour reconnaître que chacun est essentiel ? Du boulanger, au livreur, au comptable, au ramasseur de poubelles, à la coiffeuse, à la psychologue, chacun est essentiel. Et tout le monde est également remplaçable, annulable, et dans une certaine mesure, futile. De nombreuses personnes ont vu leurs activités ralenties, stoppées voire liquidées. « Si ce que je fais peut disparaître et être rendu nul ainsi presque du jour au lendemain, qu’en devient-il de ma personne ? ». A force de s’identifier à une profession, nous avons fini parfois par perdre de vue l’essence même de ce que nous sommes. Et c’est à ce niveau-là que la période nous propose sans doute une expérience intéressante.

Re(connaître) notre essence

En effet, la phase actuelle nous donne l’occasion de nous questionner et re-questionner profondément. Si ce que nous faisons nous semble futile et vain, c’est l’occasion de regarder ailleurs. Si nous aimions particulièrement ce que nous faisions et que c’est « annulé » ou diminué à cause des restrictions, cela ne vient alors que confirmer et renforcer l’envie de le faire. La confirmation que ce que vous faites fait sens à vos yeux. Les émotions telles que la peur, la colère, la frustration et l’indignation sont visibles chez de nombreuses personnes. Un grand ras-le bol général. Ce manque de reconnaissance extérieure peut nous sembler grotesque, injuste, dénué de sens. Un ennemi commun qui peut catalyser toutes ces émotions et redonner une illusion d’appartenance apparait alors. Je ne saurais le nommer, mais au hasard, appelons-le complot. Nous rêvons d’un ennemi externe, identifié et identifiable. Quitte à le créer de toutes pièces.

Mais finalement le complot c’est toi, le complot c’est moi, le complot c’est nous ! En ne donnant pas ta considération à ton voisin de palier, ton collègue, ou ta chère mamie, tu contribues à ce chaos. En traitant ainsi la planète et ses habitants, ne reconnaissant pas leurs droits, tu provoques ce que tu crains. Ta destruction et ta décadence, lente mais certaine. J’utilise le « tu qui tue » de façon exagérée. En faisant cela, je tends volontairement vers la culpabilisation et le lynchage interne. « S’il y a pas d’ennemi identifié responsable, alors ce doit être moi ». Toutefois, l’hyper-responsabilisation et l’auto flagellation n’apportent pas du bon. Mais alors si ce n’est ni eux, ni toi, c’est qui ?

Se trouver pour mieux se connecter

Finalement, comprendre que nous formons une unité indissociable est peut-être la clef. Si je comprends que tu es une partie de moi, comment pourrais-je vouloir te faire du mal? L’autre qui est moi, ne peut m’être indifférent. Or, pour cela, le chemin est sans doute d’abord de se considérer soi-même. Se reconnaître dans toutes ses facettes. Reconnaître le petit enfant que nous étions et l’adulte en devenir. Reconnaître les anciens car sans eux je ne serais pas. Et les êtres à venir car je vis aussi à travers eux. Et mon environnement car sans la nature, je n’existe pas. Je lui dois tout. J’avais déjà évoqué le pouvoir disséquant de cette crise. Balayés les superflus, que reste-t-il ? Dégonflés les égos, que (qui) sommes-nous ? Je crains hélas que la réponse ne soit pas à l’extérieur.

Reconnaître sa propre valeur et s’aimer de façon inconditionnelle est sans doute le chemin le plus ardu mais c’est aussi probablement l’essentiel.

Laure Faget