Le besoin de sécurité à la lumière de la crise

Qu’est-ce qui vous donne un profond sentiment de sécurité ? Une jolie maison ? Un véhicule blindé ? Une relation amoureuse triomphant contre vents et marées ? Des proches aimants et présents en toutes circonstances ? Un système de sécurité sociale efficace ? Un médecin disponible et compétent ? Une arme de défense cachée dans la table de chevet ? Vous avez probablement parcouru ces différentes questions en vous disant que cela pouvait bien être cela, ou cet élément-ci, ou ce critère précisément. En fait, le sentiment d’être en sécurité englobe un certain nombre de facteurs. J’avais évoqué les trois dimensions de ce besoin de sécurité dans un article précédent : https://www.lf-mediation.com/2021/03/02/les-5-besoins-identitaires/.

Des contextes plus ou moins sécurisants

J’ai d’ailleurs un exemple qui illustre parfaitement à mon sens ces trois dimensions du besoin de sécurité. Au démarrage de cette crise planétaire, je me trouvais en Inde. Vivant dans une petite cabane sur une plage, je n’ai pas tout de suite pris la mesure de ce qui se passait. « Laure, il te faut rentrer, une épidémie nous tombe sur la tête, c’est trop dangereux de rester là-bas » m’a alors dit une tante. D’autres personnes me disaient d’attendre que tout cela passe, de profiter de mon petit bungalow et de voir ensuite. Je serais sûrement devenue une véritable Robinson Crusoé si j’étais restée (dans le meilleur des cas!). Un échange avec l’ambassade a clairement accéléré ma prise de décision. « Aucun rapatriement ne sera possible une fois les frontières fermées, si vous tombez malade, vous irez à l’hôpital, comme les locaux ».

Ayant parfaitement conscience que dans certains pays, il n’est pas vraiment judicieux de tomber malade, cela m’a alarmée. L’endroit où je me trouvais a commencé à se vider, les touristes organisant péniblement leurs retours. Un soir, j’ai été « visitée » dans mon cabanon par un homme louche aux intentions clairement malveillantes. Heureusement, les gérants du lieu sont venus à mon secours, chassant et frappant en retour cet individu. Le lendemain, je sortais de la noyade un russe qui – sous l’emprise de nombreuses substances – avait failli y rester.

J’ai alors réalisé que ma sécurité était clairement en jeu. Il a fallu ensuite que j’organise mon retour avec l’aide de proches incroyablement présents et aidants et ce, malgré la distance. Lorsque j’ai réussi à monter dans le dernier avion qui sortait de l’Inde avant la fermeture des frontières, je dois avouer que mon soulagement fut grand. Dans les rues, certains touristes se faisaient déjà molester dans le nord, accusés d’avoir apporté le virus. Et que dire de la situation des locaux. Cherchant refuge dans leurs villages natals, nombreux se sont fait battre par la police dans les rues. L’accès à des soins, à des équipements de protection et à des tests étant tout à fait limité et réservé aux riches, les conditions sécuritaires et sanitaires étaient déplorables.

En réalité, les trois dimensions de la sécurité peuvent être impactées rapidement dans les situations de crise. Parfois, la sécurité semble tenir à un fil, comme illustré par la photo de couverture de cet article.

Quels impacts de la crise actuelle ?

Bien que nous ne vivions pas un scénario catastrophique, tel que vécu dans de nombreux contextes, notre sécurité est mise en péril sur différents aspects. Combien de vies affectées par la crise actuelle ? De personnes ayant perdu leur job ? De couples déchirés ? Quelle augmentation de la violence, sous ses multiples formes ? La crise agit comme un facteur déclenchant et révélateur de bien des phénomènes. Aussi, en ce moment, j’entends pas mal de personnes autour de moi dire qu’elles n’ont pas l’impression de vivre mais plutôt de « survivre ». Or le mode survie ne s’active que lorsque nous nous sentons menacés. J’avais évoqué ce mécanisme dans un article parlant des formations en sécurité que je donne https://www.lf-mediation.com/2020/01/15/quand-survivre-devient-votre-seul-objectif/.

Aujourd’hui, plusieurs menaces planent sur nos vies, telles des vautours attendant de s’emparer des restes (pour continuer avec les métaphores animalières, chères à mon cœur!). La peur de tomber malade et de voir ses proches « frappés » par le virus. La peur pour soi-même et pour l’autre, et la gestion des anxiétés de tout un chacun. La crainte de perdre son emploi ou potentiellement la réduction de ses revenus impactent aussi la sécurité.

Qui plus est, l’incertitude qui demeure à ce jour est aussi un vecteur de stress et d’insécurité. « Que va-t-il se passer ? » L’impression – qui semble sur certains aspects bien avérée – que rien n’est sous contrôle, génère de l’inconfort. En tant qu’individu, ne pas pouvoir contrôler une situation est source de stress et à fortiori, cela nous donne la sensation d’être plus vulnérable.

Entre sécurité et liberté, nous faut-il choisir ?

Se sentir vulnérable est difficile à vivre. Voir ses libertés diminuées l’est également. Dans cette période, sous couvert de vouloir nous protéger, le gouvernement restreint des libertés importantes. Cela me fait penser à certains parents et à leurs stratégies parfois très liberticides. Trop effrayés à l’idée qu’il arrive quoi que se soit à leurs enfants, ces parents posent alors des interdits à la pelle. En réduisant le champ d’exploration et d’action de l’enfant, le parent cherche ainsi à se rassurer.

Or, les effets sont parfois dévastateurs. Car l’expérimentation, la confiance et la liberté sont des éléments clés pour l’épanouissement. Ayant un chiot depuis peu, j’observe le même phénomène chez certains maitres. « Mon chien sera en laisse en permanence, dans un périmètre restreint, ainsi il ne s’échappera pas, il ne se fera pas renversé, il ne se fera pas mordre »…etc. Les raisons invoquées peuvent souvent paraître louable lorsqu’il est question de limiter voire d’anéantir la liberté au profit de la sécurité. Le contre-exemple qui me vient en tête c’est justement l’image d’un chien tellement bien éduqué qu’il serait capable de gambader en liberté tout en comprenant l’indication de revenir vers son maitre en cas de danger. Liberté et sécurité ne semblent plus alors des ennemis jurés.

Actuellement, je constate un phénomène préoccupant. Non seulement nous subissons la restriction importante de nos libertés, sans toutefois ressentir de la sécurité. Cela vient alors immédiatement impacter le sens puisque l’incompréhension face aux mesures prises apparait. Comme expliqué, ces cinq besoins sont interconnectés et vous pouvez voir ci-après l’analyse quant au besoin de sens :https://www.lf-mediation.com/2021/03/08/le-besoin-de-sens-au-regard-de-la-crise-actuelle/. Par conséquent, nombreuses sont les personnes qui ressentent de la lassitude et une envie furieuse que les choses reprennent leur cours normal. « Si je me sens à la fois privé(e) et insécurisé(e), je n’ai plus envie d’obéir ». Une astuce actuellement utilisée est bien sûr de véhiculer toujours davantage de peur(s) pour que nous n’osions pas franchir la ligne.

L’importance de trouver la sécurité en soi

Devant ce tableau qui n’est certes pas des plus joyeux ou optimistes, j’entre-aperçois tout de même du bon. Quand l’extérieur semble s’écrouler et devenir insensé, l’invitation à renforcer nos intérieurs se présente. J’entends par là qu’en fin de compte, la sécurité est quelque chose de tout à fait relatif. Qui peut se targuer d’être en sécurité de façon durable ? Dans certains contextes, l’insécurité est tellement omniprésente qu’on ne peut qu’avoir en tête le caractère volatil de la sécurité. Un jour, je marche tranquillement dans une zone de conflit armé, en discutant avec les habitants. Le lendemain, je reçois une balle dans la tête. La sécurité volée en éclat. Mais dans notre contexte plus apaisé (sans être pour autant non violent), on peut avoir l’illusion d’être en sécurité.

Or, la vie se charge bien de nous apprendre que tout se fait et se défait très vite, nos vies y compris. Alors nous pouvons chercher à avoir toujours plus, certes. Une maison toujours plus grande et solide, un véhicule encore plus robuste et puissant, un salaire qui ne cesse de grossir, une envie de conquérir l’espace d’autrui toujours plus intarissable, un mouvement inarrêtable vers l’expansion. En somme, de la nourriture pour un égo qui gonfle, qui gonfle; qui gonfle, qui gonfle encore…probablement pour finir par imploser voire exploser. Car finalement, lorsqu’on comprend que nous ne sommes pas grand-chose et que toute chose a justement une fin, nous cessons de chercher la sécurité à l’extérieur.  Et nous ne pouvons alors que travailler à fleurir et protéger notre intérieur, en conscience.

Laure Faget