Le besoin d’appartenance au regard de la crise

L’isolement et l’absence de lien, l’anti-recette du bonheur

Hier, j’ai lu un article intéressant sur ce que vit un poisson rouge, lorsqu’il est dans un bocal, seul. Déjà, relevons la maltraitance physique que constitue le fait de maintenir un poisson dans un tout petit espace rond sans filtre. « C’est comme si l’on nous enfermait dans une pièce de 5m2 sans aération, avec des pots d’échappements qui crachent en continu » expliquait l’article, soulignant ainsi l’asphyxie lente, douloureuse et certaine qu’ils subissent.

Ça, c’était pour la partie sensibilisation sur la souffrance que l’on impose aux poissons rouges et à de nombreux animaux, d’ailleurs. Vous me direz alors, quel lien avec l’appartenance? Eh bien, il est bon de savoir que le poisson rouge – comme beaucoup d’espèces – se sent profondément malheureux quand il est seul. Il ne se dit pas « tiens, une vie chouette avec tout l’espace pour moi-seul pour tourner en rond », mais il décrépit plutôt dans une profonde solitude (et également dans ses propres déjections!).

En réalité, appartenir à quelque chose de plus grand que soi-même et nourrir des interactions est un besoin essentiel partagé par de nombreuses espèces. Si vous avez envie de lire ou relire mon article sur les 5 besoins identitaires, ce besoin d’appartenance y est décrit : https://www.lf-mediation.com/2021/03/02/les-5-besoins-identitaires/.

En plus de lire parfois des articles sur le stress vécu par les poissons rouges en bocaux, je regarde parfois des films. Je me rappelle d’une scène particulièrement marquante dans le film « En sus ojos » (*Dans ses yeux) où il était question d’une punition un peu particulière pour l’un des personnages. Isolé et enfermé seul pendant des années, ce type suppliait afin que quelqu’un lui adresse la parole. Imaginez-vous seul(e), enfermé(e), sans parler à quiconque pendant des années. Votre esprit est sûrement déjà en train de formuler l’hypothèse suivante « je deviendrais folle/fou » ! Sachez que c’est certain ! L’isolement et la privation de tout contact/ échange est une méthode de torture.

L’appartenance, un besoin malmené par la crise actuelle?

En réalité, entrer en relation avec autrui est un besoin primordial et ce, depuis notre naissance. Nous avons besoin des autres, même si parfois nous aimerions penser l’inverse. Nourrir des liens de qualité avec autrui est réellement gage de bien être et d’équilibre.

Dans la période actuelle, ce besoin d’appartenance a de quoi être impacté. Restrictions multiples, couvre-feu, cessation des activités créatrices de liens sociaux sont autant d’éléments qui réduisent nos possibilités d’être ensemble. Avez-vous déjà remarqué le goût pour les retraités pour l’engagement associatif ? Leur occupation professionnelle ayant pris fin, l’envie de faire des activités et de partager des choses avec d’autres humains se fait sentir. Depuis notre naissance et jusqu’à notre mort, nous éprouvons ce besoin de nourrir des liens. Aller à son club de sport, réaliser une sortie culturelle, prendre un verre dans un bar, toutes ces activités semblent normales et banales. Privés de cela actuellement, nous nous retrouvons bien souvent seul(e).

De surcroît, il est devenu difficile de se réunir dans les moments où nous avons pourtant le plus besoin de solidarité et réconfort. En effet, cette situation de crise vient même impacter les événements les plus cruciaux de notre existence. Je veux bien sûr parler des naissances et des cérémonies funéraires. Mais aussi des mariages, des célébrations d’anniversaires, des baptêmes et j’en passe. Le « vivre ensemble » est touché, dans les moments où être entouré(e) semble particulièrement important.

Une nouvelle façon d’interagir?

Actuellement, l’appartenance semble se résumer à d’éventuelles rencontres sur skype ou zoom. Le fameux « apéro zoom ». Quelle saveur a votre apéro zoom ? La joie de se retrouver est-elle intacte ? Peut-on dire que l’on retrouve véritablement l’autre quand on ne peut ni le toucher, ni sentir son énergie et sa présence, ni l’embrasser ? Comment retrouver de l’appartenance dans un contexte de distanciation sociale ?

Les événements « online » ont fleuris à une vitesse impressionnante. Formations, yoga, accompagnement, cours de danse…etc. Il semblerait que tout puisse se faire désormais en distanciel. Vraiment ? J’ai ressenti profondément la pauvreté du mode « online » – selon ma perception bien sûr – en donnant de nouveau une formation en présentiel après des heures et des heures en ligne. Quelle joie d’être dans le même espace que mon groupe de participants ! Quel régal de pouvoir se mouvoir ensemble, expérimenter ensemble, faire une blague sans devoir sélectionner l’option « lever la main » avec l’outil zoom. Retrouver la spontanéité, sentir ce qui circule au sein d’un groupe, tout ça est tellement précieux. Alors on peut bien évidemment penser qu’il vaut mieux faire ça tout de même en ligne que rien du tout.

Cependant, à mon sens, le numérique ne remplacera jamais la vraie rencontre humaine. C’est d’ailleurs pour cette raison, que je refuse de réaliser des médiations à distance. Il y aurait à mon sens une perte trop importante d’éléments cruciaux (tout le langage non verbal, l’énergie qui circule, le fait d’être dans le même espace…etc). Je comprends que certains professionnels le fassent mais pour moi c’est vraiment difficile à envisager.

Quelle interconnexion au niveau mondial?

Cette période nous confronte aussi à quelque chose de fabuleux ou de flippant, selon notre point de vue. Nous partageons une situation difficile au niveau mondial. Pour cette fois, il ne s’agit pas d’abuser de sa richesse ou de son statut pour échapper au fléau, le virus touchant tout le monde. C’est marrant de constater que quelque chose réunit autant d’individus tout en nous séparant de force. Combien de cerveaux à cet instant même sont en train d’avoir une « pensée covid » ? Nous sommes branchés virus, et donc neurologiquement, les pensées de milliers d’individus convergent. Et en même temps, parmi ces pensées, nombreuses doivent être celles qui maudissent ce virus.

Par conséquent, est-ce que notre sentiment d’appartenance est renforcé au niveau mondial car nous sommes tous « connectés » par cette pandémie quelque part? Rien n’en est moins sûr. Avoir des informations sur ce que vit l’autre n’est pas gage d’éprouver ce qu’il sent et de se connecter à lui.

Quelle solidarité au niveau local?

J’ai été choquée et je suis toujours choquée par certains propos dans cette période. Et ces propos concernent nos anciens. « Qui n’ont qu’à se protéger, et qu’on nous laisse vivre, merde! » A partir de quand la santé de l’autre et même sa vie cesse de m’importer au profit de mon existence ? A partir de quel moment une personne est-elle considérée comme étant trop faible pour que sa vie soie valorisée ?

On se demande depuis quelques mois s’il vaut mieux épargner nos anciens et ne pas les exposer au virus. Ou alors aller les voir quand même pour ne pas risquer de les tuer de solitude. Comme si le relationnel était finalement plus important que la santé ou l’inverse ? Il est dur de mettre les deux en balance. Mourir du covid ou mourir de solitude et de détresse, nous faut-il choisir ? Si seulement ! Le gouvernement décide de ce qui est bon ou non pour « sa » population et la population obtempère. Je ne prône pas la désobéissance mais a t-on seulement le droit de réfléchir ? De dialoguer entre nous. J’ai laissé ma grand mère décider si elle souhaitait que je continue à lui rendre visite. Elle a choisi, nous avons choisi.

Nourrir ce besoin en toutes circonstances

Et c’est là qu’arrive la partie plus positive sans doute de cet article. Le poisson rouge, dans un bocal rectangulaire, avec un système de filtration, et des copains autour. L’appartenance – bien qu’elle semble avoir pris une grosse claque dans cette période – peut être renforcée sur certains aspects, selon ce qu’on en fait. Les besoins identitaires étant tous connectés, on peut se demander quel sens donner à la situation actuelle et comment justement retrouver un sentiment d’appartenance ? [voir mon article sur le besoin de sens: https://www.lf-mediation.com/2021/03/08/le-besoin-de-sens-au-regard-de-la-crise-actuelle/]

Dans la période actuelle, certaines personnes se retrouvent dans leur foyer à 18h avec comme seule activité possible le fait de passer du temps avec les autres membres de la famille. Soit c’est vécu comme une contrainte. Dans ce cas, tensions, crises voire même violences sont expérimentées. Soit c’est une vraie opportunité pour « être » ensemble. Celles et ceux qui vivent seuls n’ont pas cette joie. Mais ils ont alors une autre belle opportunité qui est celle d’avoir le courage de vivre au plus près de soi-même.

Et quand nous nous retrouvons, lorsque nous arrivons à « grappiller » de ci de là quelques moments de partages avec autrui, cela prend une dimension tout autre. C’est un choix et non pas une facilité. C’est un moment désiré et défini et non pas une rencontre fortuite dans un troquet. Ce n’est ni bien, ni mal. Ni mieux, ni moins bien. Voilà ce qui nous reste. Tout peut bien nous être retiré, tant que les êtres aimés sont dans les parages, finalement de quoi peut-on se plaindre ?

Laure Faget