Transition

En cette période où de multiples changements nous sont proposés, voire imposés pour certains, je réfléchis à ce concept de transition. Un ou plusieurs changements conduisent-ils forcément à enclencher une transition? Comment repérer lorsqu’on entame une véritable transition? Quelles en sont les étapes? Voici les quelques questions qui traversent mon esprit – et maintenant peut-être le vôtre – et sur lesquelles je vais me pencher.

Un changement est un événement concret, tangible, visible tel qu’un déménagement, une rupture, la perte d’un emploi, un décès, la naissance d’un enfant, un nouveau mode de travail…etc. Alors que le concept de transition désigne une réalité psychologique, subjective, autrement dit ce que l’on fait des changements qui s’offrent à nous.

La perte, possible élément déclencheur d’une transition

La plus grande transition que j’ai effectuée a été violente, douloureuse, exigeante. Pourtant, c’est paradoxalement une des choses les plus merveilleuses qui me soit arrivée. En fait, je ne saurais dater la fin étant donné que je suis probablement encore en transition mais je peux  aisément cibler le début. Cela a commencé par la perte d’un des êtres que j’aime le plus au monde. Mon grand-père était mourant et moi je me trouvais en Colombie, sur un campement avec des anciens combattants Farc, confrontée à d’innombrables obstacles pour quitter la zone puis le pays.

J’ai pesté, j’ai ragé, j’ai pleuré et puis j’ai entrepris une course contre le temps. Revenir en France au plus vite pour avoir l’opportunité de lui dire au revoir. Après de rudes négociations avec l’ONU pour avoir l’autorisation de sortir de la mission et 48h de voyages, c’est finalement lorsque je me trouvais à 2 heures de Besançon que cet être cher a décidé d’entamer son grand voyage.

Ce même jour, je perdais mon grand-père en même temps que je faisais la connaissance de ma petite filleule, née quelques mois auparavant. La vie, la mort, comme les deux faces d’une même pièce! C’est à ce moment-là précis que ma vie a pris un immense tournant. Au départ, j’étais dans une grande agitation. Agir pour éviter de ressentir. S’agiter pour s’empêcher d’éprouver. Et puis cette phrase d’une amie canadienne qui m’est chère: «Laure, tu ne vas pas pouvoir jouer à Tarzan et Jane et sauter au-dessus du deuil avec une liane, il te faut le vivre».

Accepter la fin d’une ère

Vivre une transition, c’est accepter que quelque chose est mort et que les choses ne seront plus jamais comme avant. A cet égard, si les choses qu’on a connues ne sont plus et que le renouveau n’est pas encore, à quoi peut-on alors se raccrocher?

William Bridges (les citations à venir sont tirées de son magnifique ouvrage «Transitions de vie – Comment s’adapter aux tournants de notre existence» que je recommande vivement) parle de trois phases dans toute transition. D’abord la fin d’une période, ensuite la zone neutre et enfin le nouveau départ: «Pour devenir autre chose, il faut d’abord cesser d’être ce que l’on est. Pour découvrir une nouvelle façon de faire, il faut d’abord renoncer à l’ancienne. Pour adopter une nouvelle attitude, il faut abandonner la précédente».

Le processus de transition selon W.Bridges

Souvent, il nous est difficile de terminer la phase en question. Tel Tarzan sur sa liane, nous voulons directement sauter à l’étape d’après et commencer un nouveau départ. Acter la fin de quelque chose et accueillir le lot d’émotions qui l’accompagne n’est pas chose aisée.

«Je ne lâcherai pas ce job – aussi détestable soit-il – avant d’avoir un nouvel emploi».

«Je ne quitterai pas cette personne si je n’ai pas quelqu’un d’autre en perspective».

Lâcher avant d’être sûr d’avoir autre chose est difficile. Nous sommes d’ailleurs dans une culture ou il faut aller vers le  »toujours plus », il nous faut accumuler des choses, il faut avancer, foncer, monter en grade, «faire carrière», ne pas perdre la face. A vrai dire, nous oublions qu’il est bon parfois de savoir renoncer, abandonner, laisser aller. «Le processus de fin dans son ensemble entre en conflit avec l’idée trop largement répandue selon laquelle toute évolution doit se traduire par un gain, et jamais par une perte». Or, lâcher est souvent une condition essentielle pour se donner les chances de changer, de se réinventer.

Traverser une période de vide pour se réinventer

C’est ce que William Bridges appelle la zone neutre. Une fois qu’on a réussi à clôturer quelque chose, on entre dans cette zone neutre. En effet, vivre une transition, c’est traverser une phase d’inconnu, de rien, qui peut parfois donner le vertige. Car tout est à définir, redéfinir, c’est comme si un nouveau vous était en train d’émerger mais vous n’avez pas encore reçu la notice d’instruction ni toutes les pièces. En conséquence, la tentation face à cela est de faire marche arrière. Ou encore, d’attraper une liane et de passer par-dessus.

Imaginez que vous lâchez ou perdez votre travail. Vous essayez de vous lancer dans autre chose. Cela demande beaucoup d’efforts, vous ne maîtrisez pas tous les paramètres, peut-être même que cela ne marche pas fort au départ. La tentation de reprendre l’ancien job est forte.

Vous quittez votre conjoint(e). Il vous faut trouver un logement, mettre en place un nouvel équilibre, apprivoiser la solitude, changer vos habitudes. Là encore, il est tentant de retourner à la situation initiale. Sûrement un peu d’ennui mais au moins, vous savez à quoi vous attendre.

En réalité, gérer l’incertitude et le néant qui font place dans cette période de « No Man’s Land » n’est pas simple. Dans cette zone vierge où le temps semble s’être figé, il faut alors se réinventer, tout reconstruire. 

L’ancien moi n’est plus, le nouveau n’est pas encore, alors finalement qui suis-je ?

Oser le renouveau

J’ai commencé cet article en exprimant le fait qu’un épisode tragique dans ma vie ait été finalement un de mes déclencheurs les plus puissants. Je ne sais pas si on choisit d’entamer une transition ou non. D’un côté, je dirais que non, dans le sens où souvent, les transitions s’invitent dans nos vies, venant ainsi les bouleverser, sans que l’on ait vraiment demandé. Et d’un autre côté, je dirais probablement que oui car la décision nous revient d’accueillir la transition afin de vivre ce qui en résulte. Ou à l’inverse d’entrer dans une forme de déni pour faire perdurer notre système ancien sans pouvoir accepter encore l’impermanence de toute chose.

Pour ce qui me concerne, afin de vivre ce deuil et entamer une transition, j’avais ressenti le besoin profond de m’isoler et de faire place au silence. Ainsi, je suis partie au Canada, et j’ai réalisé une retraite dans une petite cabane en forêt, seule, dans le silence. Cela me fait penser au serpent dont la mue prend entre 7 et 14 jours. Bien que le serpent enlève sa peau assez rapidement, il existe néanmoins toute une préparation à la mue. Particulièrement vulnérable dans cette phase, il doit faire preuve de prudence et déployer un certain nombre d’efforts physiques.

En effet, oser le renouveau en effectuant une transition demande du courage. Le courage pour accepter cette « mise à nu », ce dépouillement de soi qui invite à laisser de côté les préjugés, craintes et veilles croyances que nous entretenons sur nous-mêmes pour faire place à un nouvel être. Pour ma part, je peux assurément dire que je ne suis plus la même depuis cette période et que de nombreux éléments de ma vie ont changé : job, pays, entourage ainsi que de nombreux paramètres internes. Par conséquent, il faut parfois accepter sa propre mort pour pouvoir éclore.

Et vous, êtes-vous sur le point d’entamer une période de transition?

Je vous propose deux exercices si vous avez envie de vous offrir un moment de réflexion autour de ce concept. Prenez de quoi écrire, une feuille par question de préférence.

1/ Quelles sont les transitions qui ont été les plus importantes dans votre vie?

Je vous propose de faire une chronologie depuis votre naissance à aujourd’hui sur laquelle vous allez indiquer toutes les transitions importantes. Notez pour chaque transition tous les effets que cela a eu sur vous. Prenez le temps d’observer les différences et similitudes dans la façon dont vous effectuez vos transitions.

2/ Dans la phase de bouleversements multiples actuelles, sentez-vous venir une transition?

Je vous propose de faire une liste de tous les petits et grands changements que vous observez depuis quelques jours/ semaines/ mois. Je vous invite à noter des éléments et détails très concrets tels qu’un changement de mode vie, un changement d’alimentation, un changement au niveau relationnel. Et également des changements plus fins que vous observez en vous: comment vous sentez-vous physiquement ? Mentalement ?

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait? C’est sûrement la question que vous vous posez ou que vous aimeriez me poser.  Je vous invite à laisser ces deux feuilles de côté et à les relire dans quelques jours. Laissez reposer. Observez. Ressentez. Il n’y a rien d’autre à faire que de laisser faire et accueillir!

Laure Faget